7 mai 2010

Rencontre avec Jean Charles de Castelbajac, 1ère partie.


On vit une belle histoire d’amour avec JCDC. Depuis la fois où il a accepté de nous livrer sa playlist matinale pour un Top 10 vraiment top mais pas trop 10, l’idée d’une vraie interview nous trottait dans la tête comme Kenenisa Bekele au Marathon de Londres (d’ailleurs JCDC vient de faire une installation dans les vitrines de Selfridges, t’as vu comme tout s’assemble d’un coup ?). Une partie de pile ou face plus tard, on s’est enfin rendus compte qu’être un rédacteur de La Frange permettait de faire des trucs que les autres ne font pas. Rencontrer Jean Charles de Castelbajac, par exemple. Ci dessous, la première partie de l'interview.

Pourquoi avoir choisi Adeline Mai pour shooter votre nouvelle collection ?

Adeline et moi, c'est une vieille histoire. Je connaissais un peu son travail pictural, j'ai aimé son univers, son grain, il y avait un côté Virgin suicides, quelque chose qui touchait à la difficulté d'être des ados, quelque chose qui traduisait de la beauté. Je pense qu'on peut construire la pierre angulaire du bonheur sur ses fêlures et il y avait quelque chose comme ça. Et bizarrement, avec Adeline on s'est retrouvés, elle comme figurante et moi comme arbitre de boxe, sur le clip des Shoppings "Tu fais quoi dans la vie". Et ce jour là, elle m'a dit "je crois que je vais abandonner la photo et faire du droit", je lui réponds que c'est impensable car c'est son don, qu'il faut travailler ce don, que c'est sa vie. Elle me rappelle deux semaines après : "ça marche, je rentre à Sèvres". J'ai ensuite vu son travail car je suis assez exigeant et outre sa sympathie et sa présence, j'ai vraiment aimé son travail. Comme je cherchais pour JCDC quelque chose qui ne soit pas le pop primal, ni le pop héraldique avec des couleurs primaires, je cherchais cette ambiance "west coast", brumeuse, Adeline était donc parfaite pour shooter la collection et elle s'en est très bien tiré pour une 1ère commande.

Mais qu’est-ce qui vous plaît tant chez les jeunes ?

Hier soir, par exemple, j'étais au concert de Crystal Castles. Et quand je vois la chanteuse Alice sur scène, je la trouve absolument bouleversante, quand je vois Ethan avec ses compositions d'archéologie digitale, ce côté Sex Pistols hypnotique/Blade Runner, je suis totalement ému. D'ailleurs j'ai dit à Alice hier soir, vu que je viens d'habiller Lady Gaga et Beyoncé pour Telephone, que je voulais l'habiller (elle est la seule pour qui je fais la démarche). Donc ce qui me plaît chez les jeunes, c'est de trouver un "pont". Je n'ai pas le sentiment d'avoir réellement vieilli dans ma tête, sûrement parce que j'aime les même choses que la jeune génération ou peut être parce que j'ai deux fils de 25 et de 30 ans et un petit fils de 2 ans. C'est avec les jeunes que je me sens le mieux en tous cas. Et puis, tous mes vieux copains, qui étaient des "forever young" comme Malcolm Mc Laren, Keith Haring, Jean Michel Basquiat ne sont plus là. Il faut bien que je renouvelle mes amis sinon je serai totalement seul ! Et étrangement, ce sont les jeunes qui me comprennent le mieux aujourd'hui : leurs parents m'appellent "ridicool", ils ne comprennent rien ! J'ai des stagiaires de 15 ans ici, leurs pères viennent me voir "je suis un peu jaloux, y a un dessin vous représentant sur le mur" mais cela est surement du au fait que je les écoute.

Vous avez donc la même perception et sensibilité que les jeunes ?

Je pense. Et la même curiosité. Je suis extrêmement curieux.

Vous avez collaboré avec de nombreux artistes (Micky Green, M.I.A, Santogold, Rufus Wainwrigth, Men Like Me, Katty Perry, Kanye West, Lady Gaga récemment), comment choisissez-vous ? Vous marchez au coup de cœur ?

Je marche à l'intuition, que ce soit Le Corps Mince de Françoise, French Horn Rebellion ou dans le passé, des groupes français comme Pravda, DSL et Busy P, ça doit "fitter" avec mon travail du moment. En ce moment par exemple, j'écoute en boucle une chanson d'un petit groupe que je n'arrive pas à contacter, qui s'appelle Kindness, on est deux fans, je viens de faire une interview avec Vice et le journaliste connaissait. Et quand vous allez sur leur myspace, il y a une chanson nommée "Swinging party" où il y a une ligne de basse extraordinaire, je les adore ! c'est vraiment un groupe que j'aimerais avoir pour mon prochain défilé. Et je pense que je pourrais avoir un label quand je vois des groupes comme Curry & Coco qui sont sur la trajectoire, lancés. Quand je leur ai commandé le morceau "Sex is fashion", sincèrement, les gens se demandaient ce que c'était. J'ai appelé mes amis Pedro, Michel Duvall pour leur dire d'écouter et le temps me donne raison puisque des gens comme JD Beauvallet des Inrocks y ont cru. Ils sont vraiment biens car leur musique est un mélange de Daft Punk et des Jackson 5, y a un groove, un concept : ce couple improbable, qui joue sur une symbolique gay des années 80... Il faut que le groupe me touche, tout simplement, que je sois interpellé. Au dernier défilé, un vrai dilemme s'est imposé : je voulais Koudlam, il a une chanson très bouleversante nommée "See you all", mais finalement ça n'a pas pu se faire car il était introuvable et heureusement, mes copains new yorkais de French Horn Rebellion sont revenus vers moi.

Que pensez vous de l'influence toujours croissante des bloggers ?

Je pense que la magie, c'est le décloisonnement. Le XXIème siècle, c'est ça. Le qualificatif que les français me donnaient autrefois était "touche à tout" car le grand "tout" n'existait pas : il y avait la mode, la musique et l'art. Lorsque je demande à Keith Haring de faire une invitation pour ma collection, à Malcolm Mc Laren de me faire la musique d'un défilé, les gens s'en foutent. Au début, j'ai demandé à Robert Mapplethorpe de faire une invitation de défilé mais les gens ne savaient pas ce que c'était une invitation faite par un artiste donc ils la jetait par terre, et je revois Bob Mapplethorpe à genoux en train de ramasser ses photos, pareil pour Déborah Turbeville. Aujourd'hui, il n'y a pas pleins de petits tout mais un grand tout qui constitue un univers, quelque chose de global, c'est pour ça que cette époque me ressemble bien, que je m'y sens comme un poisson dans l'eau, il n'y a plus de frontières. Je vais transformer la statue d'Henri IV en jedi pour le Ministère de la culture, à partir du 14 mai pour montrer aux gens que les jedis ne se limitent pas au film américain. Je ne vois pas de différence entre cette sculpture et mon installation avec Ebony Bones, ce sont des médiums. Avec les bloggueurs, on revient au temps des chroniqueurs et j'aime ça. Dans votre génération, vous êtes tous artistes. En tous cas, quand j'ai commencé à 17 ans, dans ma famille, on me disait que j'avais un petit talent, que je dessinais bien mais que notre nom avait été eu à la pointe de l'épée et pas à celle du crayon donc on m'a tout de suite dit que mon métier n'était pas "possible". J'ai du casser du mur et maintenant, vous pouvez être tous journalistes, stylistes, réalisateurs. Les bloggueurs marquent un retour à l'écriture et cela me plaît beaucoup ! Et c'est aussi le regard direct du public, la proximité.

Mais les bloggueurs sont ils légitimes pour exercer le métier des créateurs de mode ?

La chance et le danger de cette époque, c'est que cette légitimité, on ne la juge que par le talent des gens. Pour moi, il n'y a aucune légitimité à ce que les territoires soient protégés ! Si demain, tu arrives avec un concept absolument génial, tu es créateur. Je n'ai pas d'à priori. Je viens de rencontrer Caroline Daily, qui vit à Budapest car elle peut shooter plus facilement là bas, elle a 25 ans, ça fait 4 ans qu'elle rame pour son blog et maintenant, elle est contente d'avoir 30 000 connexions par jour, c'est une petite entreprise et je trouve ça admirable. J'adore cette génération de jeunes entrepreneurs, vous devenez entrepreneurs sans même vous en rendre compte. Devenir entrepreneur à partir de son désir ou de son don, c'est top. Vos parents ne vous ont pas forcé à travailler dans une boulangerie ou à rentrer dans l'armée...

Comment faites-vous pour être aussi présent, entre la mode, la musique, les soirées ?

Je ne sais pas...j'ai un frère jumeau qui s'appelle JCDC...non, je ne suis pas partout ! Hier j'ai fait la fête avec les Crystal Castles, il faut que j'aille voir mon ami Mika, demain soir, il y a Rihanna mais je vais à Londres pour faire les vitrines de Selfridges car j'y installe tout mon univers, des soucoupes volantes, et des aliens. Un truc très fort.
Je vais là où j'aime, je suis plutôt geek, donc je communique sur mes déplacements, j'essaie d'aller dans des endroits qui m'interpellent, où ma curiosité est satisfaite et comme je suis insatiable, je bouge.
Je pars sur des projets, comme celui d'Emmaüs, j'aime ce travail de bénévole, je le fais rapidement mais avec le même sérieux que pour les autres. Ce qui est étrange, c'est qu'on identifie très vite mes travaux dans des domaines très différents. Je fais les choses de manière très précise, je refuse beaucoup de projets. Il y a des artistes que je respecte énormément mais avec lesquels je n'ai aucune affinité et avec qui je ne pourrais pas travailler. Henri Bergson disait "Choisir, donc exclure", c'est terrible, mais il faut être sélectif. Définitivement.

Vous faut-il des conditions particulières pour créer ?

Pour moi, c'est être à Paris. La seule ville où je suis créatif, dans ma tanière, totalement en phase, in situ. Il me faut beaucoup d'accidents : sur mon bureau là, c'est n'importe quoi, il y a une photo de mon petit fils, une bouteille de Tabasco, du thé vert, une robe de 82 avec Jimi Hendrix, la robe que Yelle m'a rapportée, un tableau de mes deux fils...le chaos ! Il me faut aussi la fête, j'adore refaire le monde avec mes amis, je n'en ai plus trop mais j'en m'en fais de nouveaux, ce qui est plutôt cool. Et puis, je suis accro à la création, c'est addictif...je suis rapidement en phase avec le projet, j'ai toujours une idée. Je ne propose jamais deux idées.

Vous avez toujours eu envie de travailler dans la mode ?

Pas du tout, je croyais que ce n'était pas un métier en phase avec moi, j'avais juste envie de faire un métier où il y avait beaucoup de filles ! J'ai été en pension pendant 11 ans, qu'avec des garçons, des prêtres, dès que je suis sorti à 17 ans, c'était une véritable passion pour les femmes : ma mère, ma femme et l'inspiration qu'elles m'apportaient. J'ai chanté du rock pendant un concert avec un groupe à Limoges mais c'était catastrophique, j'ai été acteur, j'ai joué un tout petit rôle ou je devais faire des graffitis dans des toilettes pour Michèle Rosier mais je n'était pas assez patient pour attendre une heure entre les prises. Puis j'ai été artiste, ma première vocation, j'ai commencé à faire des vitrines de magasins, des installations et puis la mode m'a happée. Ma mère avait une industrie et m'a dit que j'allais partir en vrille, là j'ai vraiment commencé à travailler avec des tissus en me disant "non, je ne fais pas de la mode, je fais de l'anti mode", c'était un métier un peu efféminé à l'époque. Et comme je me suis fait remarquer tout de suite, j'ai eu ma 1ère couverture de Elle à 18 ans, ma 1ère couverture du Vogue US à 19 ans...

Est-ce que votre séjour en pensionnat a eu de l’importance dans la définition de vos envies ?

Il a été LA construction. En fait, il y a deux constructions fondamentales : il y a ma naissance au Maroc, puis mes parents m'ont amenés chez ma grand mère, à Nice, les plus belles années de ma vie, vers mes 4 ans. J'avais un petit chien qui s'appellait Scarlette, j'adorais cette bulle dans l'espace temps. Puis à 5 ans, hop, en pension militaire à Menhir en Braye, chez les oratoriens. Et là, c'est la construction des micro trésors en pension : le culte de l'élastique, de la boîte d'allumettes, on apprend à sculpter un morceau de bois. C'est comme Koh Lanta en fait, 11 ans de Koh Lanta sentimental ! On vit dans la survie : ou on se laisse complètement abattre, ou ça devient la pierre angulaire des tes convictions, ta manière de construire les idées. Je me suis sauvé trois fois, puis j'ai été viré à 17 ans, sans bagage. Mais ça ne pouvait plus marcher, je mettais des chemises à fleurs chez les oratoriens, j'avais des mini pulls roses. Mais j'adorais l'histoire, il y avait un côté un peu old school que j'adorais, jouer de la pelote basque à mains nues, la bagarre, il y a des tas de trucs que j'adorais à la pension. Mais les grands dortoirs mortifères où on était 60, j'aimais moins.

Ca expliquerait votre engouement pour le dadaïsme, le punk, le pop art ?

Je pense effectivement que ça vient de là. Ma colère à 17 ans. Qu'est ce que j'ai foutu de ces années là ? Qu'est ce qui s'est passé ? Sans comprendre à l'époque, qu'en fait, toute mon esthétique s'est construite là : cette économie de moyen, cette espèce de "survival kit" qui fait qu'aujourd'hui pour moi, la beauté n'est pas du tout celle que l'on croit : c'est d'ailleurs ce que j'avais en commun avec Malcolm, on aimait les choses pauvres voire monstrueuses, le do it yourself

Vous avez créés des vêtements liturgiques et les « uniformes » des Scouts et Guides de France...

Oui, de temps en temps, je reviens à mes racines familiales. Je viens d'habiller la Vierge de l'église de la Daurade à Toulouse, d'un tissu un peu camouflage, elle est sublime, c'est une Vierge Noire, la vierge noire qui vit en Palestine. Je me suis dit que si elle vivait aujourd'hui, elle serait en pleine guerre !

Qu’est ce que ça représente pour vous ?

A ce stade de ma vie, je pense qu'il y a une partie de bénévolat que l'on doit faire, qu'il est naturel de faire. Quand je travaille pour l'Église, j'essaie de contribuer à la foi parce que je crois en Dieu. Quand je dessine sur Henri IV, je pense à l'Histoire, ce sont des projets qui m'interpellent, qui m'intéressent. C'est avec la même légèreté que je fais des anges sur les murs de Paris.

C’est à l’opposé de l’image plus « frivole » que peuvent donner vêtement reprenant les personnages du Muppets Show, de Disney, les Legos...

Oui, ou habiller Lady Gaga. C'est très bizarre, il a fallu attendre ces 40 ans pour que mes contraires s'associent. Et en fait, la dimension réductrice qu'on me donne de "king of cartoon" est fausse, mon histoire est bien plus complexe, vous le discernez bien. Mais ce sont des paradoxes que je fais cohabiter alors que dans le passé, je développais une forme de schizophrénie : j'avais ma vie familiale, mes passions pour l'Histoire, la foi et tout, et puis il y avait l'homme moderne, avec cette dimension pluridisciplinaire.
Et c'est vraiment en 1997, quand j'ai travaillé pour Jean Paul II, que j'ai combiné les deux choses. J'ai alors compris que ma mode ne devait pas être intimiste ou réservée au monde de l'art : elle était assez forte pour conquérir une dimension populaire.

La suite la semaine prochaine.

6 commentaires:

CamilleM a dit…

Merci pour cette interview :)

automatic druggie a dit…

La grosse grosse gomette en forme de coeur.

Jonas a dit…

sympa l'interview, qui nous apprend aussi que JCDC ne sait pas son latin.
cf un medium, des media !

Candy Rosie a dit…

Cool l'interview !

bise

Candy

:Little iodine: a dit…

Très intéressante, cette interview!

Mamie Canem a dit…

Merci pour cette interview passionnante! Mamie découvre ce blog avec plaisir et va revenir ! http://mamiecanem.blogspot.com