
Quand je suis arrivé à Saint-Cast cet été, je voulais m'éloigner de mes habitudes estivales, et je voulais la croiser elle, m'en approcher. Elle était la fille qui m'intriguait depuis des années, mais à qui je n'avais jamais vraiment parlé. Plus jeunes, on s'était croisés à quelques soirées dans des maisons, ou bien au bar en face de l'église. Depuis, ce bar avait fermé, elle avait déserté les soirées dans les maisons. Je l'avais oubliée. Quelques années plus tard j'apprenais qu'elle venait toujours à Saint-Cast, mais fréquentait d'autres gens, des gens qui n'avaient pas forcément de maison ici. Je l'avais recroisée par hasard sur Facebook. Alors, je m'étais attardée sur elle, et j'avais compris sa démarche. Petit à petit, s'éloigner de nous tous, changer de côté de la plage. Quitter la Garde, ses maisons trop grandes et sa population trop coincée, pour l'autre bout de la plage, son centre, ses magasins, sa population plus moyenne, plus Française.
Je ne voulais qu'elle. Saint-Cast avait changé, je me sentais le droit d'y agir à ma guise, d'envoyer bouler mes potes historiques, parce que j'avais de bonnes raisons, je défendais une cause juste. J'avais fait tout le tour de Saint-Cast, de ses maisons et de ses jeunes. Elle était tout ce qu'il me restait d'inconquis. Ce qui m'attirait chez elle, c'est qu'elle ne me connaissait pas plus qu'un autre. Elle avait quitté nos groupes de potes juste avant le moment où j'aurais pu me mettre à lui tourner autour. Depuis quelques temps cette année, on l'apercevait parfois l'après-midi sur la plage. Elle passait sur la digue avec sa bande de nouveaux potes. Rien n'était arrogant dans sa démarche. Elle ne revenait pas ici par provocation, mais par souplesse d'esprit. Elle disait bonjour aux amies qu'elle avait quittées, passait voir Jérôme, le patron du café de la plage, puis repartait, escortée par ses amis à tendances middle class. Elle ne s'en rendait pas compte, mais sa démarche était politique. C'est pour ça qu'elle me fascinait. Grâce à elle, je comprenais que Saint-Cast pouvait être beaucoup plus grand que le Saint-Cast que je connaissais. Je comprenais qu'il y avait d'autres bars, d'autres jeunes, d'autres activités possibles.
Enfin conscient de ça et la voulant à tout prix, j'ai cherché à me rapprocher de son groupe, pour me rapprocher d'elle. C'était évidemment une manoeuvre, mais ça allait, je ne me sentais pas mal à côtoyer ces garçons-là. Je n'étais pas totalement insincère à fréquenter ces nouveaux jeunes. Les pendentifs en fausses dents de requin, les pantacourts, les maillots de bain Rip Curl et les lunettes Oakley, quelque part, j'avais déjà connu ça. Cette nouveauté avait un goût de nostalgie. Pour me rapprocher d'eux, je n'avais pas fait le grand saut tout seul, mais avec un ami. Il était d'accord avec moi, Bianca était tout simplement la plus jolie fille de Saint-Cast. Mais je crois qu'il comprenait à quel point cette fille m'était importante. Il s'inclinait par respect et par intelligence, me la laissait, me laissait faire "tout ça" tout seul. Et puis il y avait d'autres filles dans leur groupe. Bien que la mienne fut de loin la plus belle, la plus visible, celle qu'on remarque tout de suite quand elle se balade en bande sur la plage.
On avait commencé par changer de bar. Un soir, tous bourrés, des amis communs nous avaient présentés les uns les autres, et le lendemain on était revenus touts seuls, comme des grands. Comme des grands ivres. De jour en jour, Bianca s'embellissait. Soir après soir, elle nous emportait avec elle, laissant notre raison à l'abandon, secouée dans le sillage de sa beauté. Cela faisait deux ou trois fois que mon pote Alex et moi les rejoignions en début de soirée. Une fois quelques verres bus et quelques phrases échangées, on retournait dans notre bar habituel, retrouver nos amis. Ça commençait tout de même à jaser dans notre groupe d'origine. On traînait ailleurs, on les avait lâchés pour des beaufs. Mais nous on s'en foutait. On avait cet orgueil qu'ont les gens qui s'accordent enfin le droit de vivre, vraiment. C'est pour ça que ce soir, on avait décidé de suivre Bianca et son groupe jusqu'au bout.
Leur groupe était comme tout groupe, il fallait montrer patte blanche, faire démonstration de certains signes, emploi de certains codes, pour être accepté. Alex et moi avions su jouer ce jeu. Nous avions passé les épreuves implicites, celle du langage, celle des opinions, celle des goûts musicaux. Nous avions su expliquer que si l'on disait "mec" à toutes les phrases, c'était parce que ça nous collait à la peau ; nous avions su leur dire que nous parlions ainsi parce qu'il fallait bien pour parler, choisir un langage, et que nous avions choisi celui de notre milieu. Nous avions su leur expliquer qu'on avait de bonnes raisons de s'en foutre de la misère du monde, nous avions su leur faire comprendre que la misère du monde ne commencerait de nous toucher qu'une fois que nous serions venus à bout de notre propre misère. Ce soir-là d'ailleurs, je me souviens que certains avaient comme découvert quelque chose, avaient été comme émus au plus profond d'eux-mêmes. Comme si une aire s'était ouverte en eux, à leur plus grande surprise. Et nous avions su leur dire que si nous écoutions du rap, c'était parce qu'il y avait une douleur et une puissance dans cette musique qu'on se sentait légitimes de reconnaître. Eux n'y connaissaient rien. Nous ne les avions pas convaincus, mais ils avaient fini par comprendre, et accepter nos goûts. Ils avaient fini par nous accepter tout court. Et toutes ces épreuves au travers desquelles je passais sans rechigner, je les subissais pour Bianca. Je me laissais lentement glisser jusqu'à elle. Tous les soirs, nous parlions tous les deux. On avait commencé par parler de nos amis mutuels, ses anciens amis. On commence toujours par ce que l'on connait. La Garde, le café, le club de plage, nos parents, nos familles. Et puis nous avions parlé de nous. Ces derniers jours, elle s'était dévoilée un peu à moi, enfin en confiance.
C'est la première fois que je viens sur cette plage. J'y suis peut-être allé quelques fois avec mes grands-parents quand j'étais petit. C'est fou tout ce qu'on louperait si on ne suivait pas ses grands-parents étant gosse. La plage est orientée plein nord, bourré, je suis désorienté. J'imagine au loin perdu dans la pénombre, le Fort La Latte, de l'autre côté de la baie. La plage est vide, plongée dans le noir. Il y a sept plages à Saint-Cast et j'ai toujours traîné sur la même, sur le même côté de la même plage. Bianca me montre le chemin, sur la plage, dans ma vie. Je me dis qu'elle a dû passer par les mêmes épreuves que moi lorsqu'elle nous a quittés. Sauf que grâce à sa beauté, ça a dû être plus facile. Et je la vois aujourd'hui, si bien dans ce groupe d'étrangers qui ne le sont plus. Si insouciante, si apaisée. Bianca est idéale. Elle a fait un pas de plus que tous les autres, elle a un jour grandi, pris des décisions, elle s'y est tenue, elle est depuis heureuse. Et je suis fasciné de voir en elle combien les choses parfois s'enchaînent simplement, sans encombres. Quitter un groupe pour un autre, respirer et renaître. Bianca est libre, et je veux la rejoindre. Pendant qu'on boit et qu'on rigole, certains allument un feu. Cette plage est trop reculée, les flics ne passeront jamais pour nous dire de l'éteindre. J'ai l'impression d'être coupé du monde, pourtant je suis chez moi. On s'assoit autour du feu, on se couvre un peu. Minuit a dû passer. Un garçon sort une guitare. Je ne peux m'empêcher de sourire tellement c'est cliché à mes yeux. Mais il se met à jouer, de vieux trucs, des trucs des années 80, voire 70, et tous se mettent à chanter. Ils font ça si bien, ils sont dans leur monde, dans leurs codes ; ils sont invincibles ici sur cette plage. Je reçois un texto d'un de mes amis restés sur l'autre plage. Je ne réponds pas, je répondrai demain, je rentrerai demain. Je veux rester ici, dans ce moment et sur cette plage.
Les heures passent. Nous n'avons pas bougé. Pourquoi aller ailleurs, et qui aller voir d'autre ? Ici, il y a tout, et tout le monde. Cette plage pourrait se détacher du continent et s'éloigner vers l'Angleterre, je ne regretterais rien, je ne quitterais rien de cher. Tout ce qui m'est cher est assis à côté de moi en ce moment même. Quelqu'un a sorti son portable pour mettre de la musique. On se met à danser. Bianca enlève ses baskets et fait l'avion avec ses bras. Ce soir il se passe quelque chose, Bianca comprend comme moi que le groupe m'a adopté. Tout cela reste secret, muet mais pourtant si palpable : la tribu m'accorde son idole, sa déesse et sa reine. Je regarde Bianca, et son visage en pleine nature a l'air heureux. Bianca est une fille heureuse là où elle est, je n'en doute plus. Ce soir, je la rejoins dans son bonheur. Comme si elle y était partie avant moi, comme si elle avait préparé la place, pour elle comme pour moi. Comme si j'avais été retenu le temps de régler certains problèmes personnels. Alors que je pense tout ça, elle semble s'en rendre compte aussi. Elle est ivre. Bianca me parle. Elle me dit en prenant un accent délibérément rustique, "elle est pas belle la vie ?!", je lui souris. Elle pose ses mains sur mes épaules, et m'embrasse. La plage glisse sous mes pieds, le monde pleure dans un feu d'artifice, célèbre ses lèvres contre les miennes. Si, elle est belle la vie.